Il fut un temps où le cinéma en Haïti représentait bien plus qu’un simple divertissement. Aller au cinéma était une fête populaire, un rendez-vous familial, un espace de rencontre entre générations, un lieu où les rêves se projetaient sur grand écran au cœur des villes haïtiennes. Dans plusieurs régions du pays, les salles obscures faisaient battre le cœur culturel des quartiers. Aujourd’hui, ce patrimoine semble presque entièrement disparu, emporté par l’instabilité, l’insécurité, l’abandon des politiques culturelles et l’effondrement progressif des espaces publics.
La disparition du cinéma en Haïti n’est pas seulement la mort d’un art. Elle symbolise aussi l’effondrement d’une société qui ne parvient plus à offrir à sa jeunesse des espaces de respiration, d’imagination et d’espoir.
Le cinéma joue pourtant un rôle fondamental dans la construction d’une nation. Une salle de cinéma n’est pas qu’un bâtiment où l’on regarde des films. C’est un lieu de culture, d’éducation, de réflexion et d’évasion. C’est un miroir social dans lequel un peuple apprend à se voir, à raconter son histoire, à comprendre ses blessures et à rêver de son avenir. Le cinéma nourrit l’intelligence collective, stimule la créativité et développe la sensibilité humaine.
Dans les grandes sociétés du monde, l’industrie cinématographique participe à l’économie, au tourisme, à l’éducation et même à la diplomatie culturelle. Les films transmettent des valeurs, créent des modèles, éveillent les consciences et donnent une voix aux peuples. Le cinéma peut dénoncer l’injustice, célébrer la beauté d’un pays, protéger la mémoire historique et inspirer toute une génération.
Mais que reste-t-il aujourd’hui en Haïti ?
Nos enfants grandissent dans des quartiers où les loisirs ont disparu. Les salles de théâtre ferment ou tombent en ruines. Les bibliothèques sont rares. Les centres culturels survivent difficilement. Les terrains sportifs sont abandonnés ou transformés en zones dangereuses. La jeunesse haïtienne évolue dans un vide culturel inquiétant.
Or, lorsqu’une société cesse d’offrir des espaces de culture et de divertissement à sa jeunesse, ce vide finit souvent par être occupé par la violence, les gangs, la drogue et la criminalité. Un jeune privé de rêve devient vulnérable. Une nation qui ne nourrit plus l’imaginaire de ses enfants prépare inconsciemment leur désespoir.
Le cinéma aurait pu être une arme contre cette descente sociale. Il aurait pu devenir un outil d’éducation populaire, un refuge artistique, un moyen de créer des emplois et de redonner une identité culturelle forte au pays. Combien de jeunes talents haïtiens auraient pu devenir acteurs, réalisateurs, scénaristes, techniciens, musiciens ou écrivains si l’État et les élites avaient investi dans la culture avec le même sérieux que dans les discours politiques ?
Le drame haïtien est aussi là : un peuple extraordinairement créatif, mais abandonné culturellement.
Pourtant, malgré les ruines, l’espoir existe encore. Haïti possède des artistes de grand talent, des conteurs exceptionnels, une histoire puissante, une musique riche et une identité unique au monde. Le cinéma haïtien peut renaître si la nation comprend enfin que la culture n’est pas un luxe réservé aux périodes de stabilité, mais une nécessité vitale pour sauver une société.
Reconstruire des salles de cinéma, soutenir les jeunes cinéastes, développer des écoles d’art dramatique, organiser des festivals culturels, créer des espaces sécurisés pour les enfants et les familles : voilà aussi des actes de sécurité publique. Car une jeunesse occupée à créer est une jeunesse moins attirée par la destruction.
Le combat contre l’insécurité ne se gagnera pas uniquement avec des armes et des policiers. Il se gagnera aussi avec des livres, des caméras, des scènes de théâtre, des écoles d’art et des écrans capables de rallumer la lumière dans les yeux de nos enfants.
Une société sans cinéma, sans théâtre et sans culture finit par perdre son âme. Et lorsqu’un peuple cesse de rêver, il devient plus facile de le plonger dans le chaos.
Haïti doit réapprendre à faire rêver sa jeunesse. Car sauver la culture, c’est aussi sauver la nation.
Wilbert Laurore
